4
Il y avait deux hommes d’équipage qui ne quittaient pas l’auvent de la contre-étrave, vague îlot de clarté où étaient installés un petit office et une table de service, et au moins deux autres passagers – peut-être trois ou quatre – encore plus discrets : on ne les voyait qu’à la cuisine. Apparemment, la nourriture était gratuite. Zap 210 ne voulait pas que Reith aille la chercher et, quand il n’y avait personne, elle se rendait à la cambuse et ramenait des provisions pour eux deux : des galettes de gousses d’herbe à pèlerin, des objets ressemblant à des pruneaux confits qui étaient peut-être des fruits ou des insectes aux faux airs de sangsues, des rouleaux de pâte de viande, des espèces de gaufrettes croustillantes et douces-amères que la jeune fille considérait comme une friandise mais qui laissaient à Reith un arrière-goût désagréable.
Le temps passait. Le Terrien était incapable d’en évaluer la durée. Le lac devint une rivière qui, à son tour, se transforma en un canal souterrain d’une vingtaine de mètres de large. La péniche avançait sans bruit, sans doute était-elle propulsée par un manchon de champs électriques entourant la quille. Devant elle scintillait une lumière bleue servant de repère au palpeur directionnel. Quand l’embarcation dépassait une de ces balises, une autre luisait toujours plus avant. De loin en loin, il y avait parfois des estacades et des quais solitaires avec des passages menant à des repaires ignorés.
Reith mangeait et dormait. Là aussi, il avait perdu le compte de ses périodes de sommeil et de ses repas. Son univers se réduisait à la péniche, à l’obscurité, à l’eau invisible et à la présence de Zap 210. N’ayant rien d’autre à faire pour passer le temps et tromper son ennui, il s’employait à explorer la personnalité de la jeune Pnumekin. Celle-ci, quant à elle, adoptait une attitude méfiante comme si l’intimité d’une simple conversation lui répugnait : c’étaient là une pudibonderie et une réserve assez étonnante de la part d’une personne qui n’avait pas la moindre idée, si approximative fût-elle, semblait-il, des relations sexuelles les plus banales. Reith croyait y déceler la manifestation d’un instinct primordial. Mais comment, en toute honnêteté, pourrait-il lâcher à la surface une fille aussi innocente ? D’un autre côté, la perspective de lui expliquer les mécanismes de la biologie humaine n’avait rien d’enthousiasmant.
La monotonie du voyage ne paraissait pas peser à Zap 210. Quand elle ne dormait pas, elle restait assise, les yeux fixés sur les ténèbres comme si elle voyait défiler des paysages fascinants. Reith, vexé qu’elle se suffise ainsi à elle-même, s’installait alors parfois près d’elle sans prêter attention à son léger mouvement de recul. Leurs échanges de propos n’avaient jamais rien de réjouissant. Elle s’en tenait de façon inébranlable à ses idées préconçues en ce qui concernait la surface : elle avait peur du ciel, du vent, des lointains horizons, du pâle soleil bistre. L’avenir lui apparaissait sous des couleurs mélancoliques : elle se voyait déjà mourir sous le gourdin de quelque barbare hurlant. Le Terrien essayait de modifier son optique mais il ne rencontrait que de la méfiance chez sa compagne.
— Crois-tu que nous ignorons ce qu’est la surface ? répondait-elle avec un mépris tranquille. Les zuzhma kastchaï en savent plus long que quiconque. Ils savent tout. La connaissance est leur existence. Ils sont le cerveau de Tschaï. Pour eux, Tschaï est un corps avec ses os.
— Et les Pnumekin ? Quelle est leur place là-dedans ?
— Les « personnes » ? Il y a très longtemps, les zuzhma kastchaï ont accordé asile à certains hommes de la surface ainsi qu’à quelques femelles et quelques femmes-mères. Les « personnes » se montrèrent habiles à polir les pierres et à faire croître les cristaux. Les zuzhma kastchaï leur donnèrent la paix en échange. Il y a des siècles et des siècles qu’il en va ainsi.
— Et sais-tu d’où venaient originellement les hommes ?
Le problème était sans intérêt pour Zap 210.
— Du ghian. D’où auraient-ils pu venir, sinon de là ?
— Vous enseigne-t-on des choses comme le soleil, les étoiles, les autres mondes qui peuplent l’espace ?
— On nous enseigne ce que nous souhaitons apprendre plus que tout : la bienséance et les bonnes manières. (Elle poussa un petit soupir.) Tout cela est fini pour moi ! Ils seraient étonnés de me voir, maintenant !
D’après ce que Reith pouvait en juger, l’émotion dominante de Zap 210 était le regret d’avoir à présent une conduite inconvenante.
La péniche continuait d’avancer. Une lueur bleue palpitait, grossissait, devenait éblouissante et glissait derrière eux tandis qu’une autre scintillait de nouveau dans le lointain. L’agitation commençait à gagner Reith. L’obscurité était presque totale. Seul la dissipait le vague éclairage de la cambuse. Les intonations féminines de Zap 210, qui n’était qu’une silhouette nébuleuse, finirent par faire travailler l’imagination du Terrien. Certains tics de la jeune fille apparaissaient comme des provocations érotiques et il fallait qu’il se raisonnât pour conserver une attitude impersonnelle. Comment aurait-elle pu se montrer provocante et tenter de l’aguicher, se disait-il, alors qu’elle ignorait tout des rapports entre hommes et femmes ? Ses impulsions subconscientes devaient lui faire l’effet d’être des perversions, une forme de « malséance » poussée à la limite. Il se rappelait la vitalité avec laquelle elle s’était cramponnée à lui dans le lac ; il revoyait son corps humide. Et il commença à se demander si ses propres instincts n’étaient pas plus valides que sa raison.
Si Zap 210 éprouvait autre chose que des idées noires et de sinistres pressentiments, elle n’en laissait rien paraître, sinon, peut-être, qu’elle acceptait maintenant de s’exprimer de meilleure grâce. Il lui arrivait de parler pendant des heures sur un ton bas et monotone de tout ce qu’elle savait. La vie qu’elle avait connue était d’une rare tristesse ; toute gaieté, tout enthousiasme, toute frivolité en avait été absent. Reith aurait bien aimé se faire une idée de ses fantasmes, mais elle demeurait muette sur ce point. Elle distinguait des différences de personnalité chez ses compagnes : de subtiles nuances dans leur façon de se comporter avec bienséance et discrétion qui avaient pour elle la même importance que les traits de caractère les plus marqués pour les habitants de la surface. Elle avait conscience qu’il existait des dissemblances biologiques entre l’homme et la femme mais ne s’était apparemment jamais interrogée sur leur raison d’être.
Tout cela était très étrange, songeait Reith. Les Abris devaient être une véritable pépinière de névroses. Il n’osa se risquer à questionner Zap 210 sur ce point : chaque fois que la conversation abordait ce sujet, elle sombrait aussitôt dans le mutisme. Les Pnume avaient-ils supprimé tout instinct sexuel chez les Pnumekin ? Leur administraient-ils des tranquillisants ? Des drogues, des hormones pour éliminer une tendance gênante à la sur-reproduction ? Aux quelques rares et prudentes interrogations du Terrien. Zap 210 répondait de façon si incongrue qu’il en conclut qu’elle ignorait de quoi il parlait.
Il arrivait parfois à la jeune fille de reconnaître que certains trouvaient l’existence trop monotone dans les Abris ; ceux-là étaient alors expédiés à la surface avec son éclat aveuglant, ses vents hurlants, ses nuits vides et ils n’étaient plus jamais autorisés à revenir.
— Je me demande pourquoi je n’ai pas peur davantage. Se peut-il que j’aie depuis toujours des tendances gzhindra ? J’ai entendu dire que cette immensité trouble l’esprit. Je ne voudrais pas que cela m’arrive.
— Nous ne sommes pas encore à la surface, répliqua Reith.
Elle se contenta d’un léger haussement d’épaules comme si cela n’avait guère d’importance. Elle ne savait rien de précis sur le mécanisme de reproduction des Pnume et était incapable de dire avec certitude si ceux-ci considéraient que c’était là un secret, encore qu’elle le soupçonnât. Même ignorance de sa part en ce qui concernait les effectifs des Pnumekin.
— Il existe probablement un grand nombre de zuzhma kastchaï mais il y en a beaucoup qu’on ne voit jamais. Ils restent dans les Profondeurs où sont gardées les choses précieuses.
— Quelles choses précieuses ?
De nouveau, Zap 210 se fit vague :
— L’histoire de Tschaï plonge dans un passé immémorial et l’ancienneté des archives est tout aussi inimaginable. Les zuzhma kastchaï sont méticuleux. Tout ce qui a eu lieu, ils le savent. À leurs yeux, Tschaï est un immense musée où tous les objets, chaque arbre, chaque rocher, sont autant de curiosités sur quoi l’on veille avec un soin jaloux. Et puis il y a les peuples hors monde du ghian. Il en existe trois espèces.
— Trois ?
— Les Dirdir, les Chasch et les Wankh.
— Et les Hommes ?
— Les Hommes ? répéta-t-elle avec hésitation. Je ne sais pas. Peut-être sont-ils, eux aussi, des hors-monde. Dans ce cas, cela ferait quatre espèces. Mais tout cela appartient au passé. Des êtres étranges sont arrivés à maintes reprises sur l’antique Tschaï.
Les zuzhma kastchaï ne sont ni accueillants ni inhospitaliers : ils observent, ils surveillent. Ils enrichissent leurs collections, remplissent les musées de la Perpétuation, compilent leurs archives.
Reith commença à voir les Pnume sous un autre jour. Ils considéraient apparemment la surface de Tschaï comme un immense théâtre où se déroulaient de prodigieuses tragédies s’étendant sur des millénaires : les guerres entre les Vieux Chasch et les Chasch Bleus, l’invasion dirdir suivie de la contre-invasion wankh, les diverses campagnes, batailles, déroutes et carnages, l’édification des villes, l’écroulement des ruines, les allées et venues des êtres… Tout cela expliquait que les Pnume acceptassent la présence de races étrangères : de leur point de vue, elles étaient la parure de l’histoire de Tschaï.
Quand Reith lui demanda si elle éprouvait le même respect pour l’antique planète, Zap 210 se borna à un de ses petits gestes apathiques : non, cela ne représentait rien pour elle. Elle était indifférente. Et le Terrien comprit subitement le fonctionnement de la pensée de sa compagne. L’existence était pour elle une expérience insipide qu’il fallait bien accepter. Ce qui ne lui était pas familier suscitait sa peur et la joie était pour elle quelque chose d’inconcevable. Et Reith se vit tel qu’il apparaissait à la jeune Pnumekin : une créature rude, brutale, rusée et imprévisible dont le comportement pouvait à tout moment être malséant… Zap 210 était, songeait-il, un être misérable, inoffensif et falot. Et pourtant, se rappelant l’instant où elle s’accrochait à son cou, il s’étonnait.
Ils voguaient sur des eaux profondes et calmes. Dans l’obscurité, sans rien pour s’occuper l’esprit, il s’abandonnait aux fantasmes qui le stimulaient et l’enfiévraient, alors que Zap 210, devinant mystérieusement son trouble, se tapissait avec gêne dans l’ombre. Cette situation provoquait chez Reith un amusement amer. Quelles idées pouvaient bien s’agiter dans le crâne de la jeune fille ?
Il imagina un nouveau jeu : il essaya de la distraire, inventant des incidents grotesques, des situations extravagantes. Mais elle était la belle des contes de fées qui ne rit jamais. Manifestement, son seul plaisir était les espèces de gaufrettes aigres-douces qui relevaient une nourriture par ailleurs douceâtre. Malheureusement, ces friandises ne tardèrent pas à s’épuiser. Un ou deux jours après l’embarquement, elles vinrent à manquer, ce qui consterna Zap 210 :
— Il y a toujours du diko avec nos rations… toujours ! Quelqu’un a commis une erreur stupide !
Jamais Reith ne l’avait encore vue aussi exaltée. Puis elle devint maussade, apathique et refusa de s’alimenter. Suivit une phase de nervosité et d’irascibilité. Peut-être le diko contenait-il une drogue provoquant un phénomène d’accoutumance pour que la réaction de manque soit si prononcée ?
Pendant trois ou quatre jours, la jeune Pnumekin sombra dans un mutisme presque complet et se tint à l’écart de Reith dans toute la mesure du possible, comme si ce dernier était responsable de cette privation. Et c’était d’ailleurs le cas : n’avait-il pas fait brutalement irruption dans la vie terne et monotone de Zap 210 ? N’avait-il pas bouleversé son train-train quotidien ? Avant, il lui était loisible de grignoter un diko chaque fois que l’envie lui en prenait.
Enfin, la jeune fille sortit de sa morosité et devint presque bavarde. Elle paraissait avoir besoin de consolation, d’attentions et même – mais était-ce possible ? – d’affection. Telle était du moins l’impression de Reith, qui trouvait cette situation d’une absurdité sans nom.
La péniche continuait de glisser dans les ténèbres et les fanaux bleus se succédaient. Elle croisa une série de lacs souterrains, traversa des grottes silencieuses drapées de stalactites, puis suivit pendant une longue période – peut-être trois jours – un canal rectiligne au tracé géométrique que des balises bleues ponctuaient de quinze cents mètres en quinze cents mètres. Plus tard, ce furent d’autres grottes et, parfois, on apercevait des quais déserts qui étaient autant d’îlots de lumière jaunâtre. La rivière redevint ensuite un canal longiligne. On approchait du terme du voyage – cela se sentait. La démarche des hommes d’équipage était plus assurée et les passagers se postèrent à bâbord avant. En revenant de la cuisine avec le ravitaillement, Zap 210 annonça à Reith d’une voix dolente :
— Nous sommes presque arrivés à Bazhan-Gahaï.
— Et où est-ce ?
— À la périphérie des Aires. Nous avons parcouru une longue distance. (Et elle ajouta doucement :) Cela a été une période de paix.
Le Terrien décela de la nostalgie dans son ton.
— Est-ce près de la surface ?
— Bazhan-Gahaï est un centre commercial. C’est là qu’arrivent les marchandises en provenance des îles Stang et d’Aig-Hedaïjha.
— Nous sommes aussi loin au nord ? s’exclama Reith avec étonnement.
— Oui. Mais peut-être que les zuzhma kastchaï nous y attendent.
Le Terrien fouilla anxieusement l’obscurité mais son regard n’allait pas au delà du fanal bleu.
— Pourquoi nous attendraient-ils ?
— Je ne sais pas. Il se peut que je me trompe.
Reith regardait défiler les balises avec une inquiétude grandissante. Fatigué, il finit par s’assoupir. Lorsqu’il se réveilla, Zap 210 tendit le doigt et annonça :
— Bazhan-Gahaï.
Il bondit sur ses pieds. Au loin, l’obscurité pâlissait et un vague reflet lumineux jouait sur l’eau. Le tunnel s’évasait majestueusement. La péniche glissait pesamment. Inexorablement. Les silhouettes emmitouflées dans leurs capes qui se pressaient à la proue se détachaient maintenant sur une vaste toile de fond toute dorée et une mystérieuse exaltation s’empara de Reith. Ce voyage, qui avait commencé dans le froid et la détresse, touchait à son terme. Les parois de la galerie – contreforts galbés taillés dans la roche vive – commençaient à être visibles. D’un côté la lumière les frappait et, de l’autre, elles étaient plongées dans l’ombre. La lumière dorée était trouble. Au delà, passée l’étendue immobile des eaux, s’élevaient de hauts promontoires. Zap 210 s’approcha lentement de l’étrave, les yeux braqués sur la clarté, une expression de ravissement peinte sur les traits. Reith avait presque oublié son aspect. Son visage étroit, sa pâleur, l’ossature fragile de sa mâchoire et de son front, son nez droit et sa bouche livide étaient conformes au souvenir qu’il en gardait, mais il y avait aussi quelque chose en elle qu’il était incapable de définir – de la tristesse, de la mélancolie, une inquiétude obsédante. Devinant qu’il la regardait, elle se retourna. Et Reith se demanda ce qu’elle vit.
Le tunnel s’élargit encore. Un grand lac tortueux apparut. Émergeant du boyau, l’embarcation s’enfonça dans un paysage d’une grande beauté. De petites îles ponctuaient la surface du lac, des colonnes tortueuses, blanches ou d’un rose tirant sur le gris, se hérissaient là-bas, rejoignant la voûte. Un quai à auvent apparut. Un rayon de lumière dorée, filtrant par Dieu sait quelle ouverture, s’insinua dans la caverne.
L’émotion paralysa la bouche de Reith.
— Le soleil ! parvint-il enfin à s’écrier d’une voix enrouée.
La péniche mit le cap sur le quai. Le Terrien scrutait les parois du tunnel, s’efforçant de trouver un chemin menant à l’extérieur.
— Tu vas attirer l’attention, murmura Zap 210.
Reith se rejeta contre les balles sans cesser d’examiner la muraille. Il tendit le doigt.
— Il y a une piste qui monte vers la brèche.
— Évidemment.
Cette piste paraissait s’achever au quai, qui n’était plus qu’à quatre cents mètres. Reith distingua plusieurs silhouettes encapées de noir sans pouvoir dire s’il s’agissait de Pnume ou de Pnumekin. Elles étaient immobiles, comme à l’affût, et il les trouvait sinistres. Son anxiété s’accrut considérablement.
Il alla à l’arrière, jeta un coup d’œil à droite et à gauche, puis rejoignit Zap 210.
— D’ici une minute environ, nous passerons au large de cette petite île. Mieux vaut quitter la péniche à ce moment. Je n’ai aucune envie de débarquer sur le quai.
Elle eut un haussement d’épaules fataliste. Tous deux gagnèrent la poupe. L’îlot, une masse de grès torturée, apparut par le travers.
— Laisse-toi glisser dans l’eau, dit Reith. N’agite pas les jambes pour ne pas faire d’éclaboussures. Je te maintiendrai.
Elle lui jeta un de ses indéchiffrables regards en coulisse et obéit. Tenant le portefeuille bleu d’une main, Reith se laissa à son tour glisser par-dessus bord. La péniche s’éloigna en direction de ceux qui – ou de ce qui – attendaient sur le quai.
— Prends-moi par les épaules et garde la tête hors de l’eau.
Le fond s’élevait en pente douce et tous deux abordèrent l’île. Le bateau était presque à quai. Les formes noires s’en approchèrent. Reith devina à leur démarche que c’étaient des Pnume.
Pataugeant, ils gagnèrent la terre ferme en s’efforçant de rester dans les pans d’ombre afin d’être invisibles – du moins Reith l’espérait-il – à ceux qui étaient sur le quai. La piste conduisant à la brèche serpentait à une trentaine de mètres au-dessus de leurs têtes. Après avoir soigneusement reconnu les lieux, Reith, suivi de Zap 210, commença l’ascension. Ils escaladèrent des amas détritiques, se cramponnant à des arêtes d’agate, franchirent à quatre pattes des voussures et des arcs-boutants. Un hululement lugubre leur parvint et Zap 210 se pétrifia.
— Qu’est-ce que cela veut dire ? chuchota Reith.
— Ce doit être une convocation ou un appel… Je n’ai jamais rien entendu de pareil à Pagaz.
Ils continuèrent de grimper. Leurs vêtements trempés collaient à leurs corps. Enfin, ils atteignirent la piste. Reith regarda devant et derrière sans déceler la moindre forme humaine. La brèche s’ouvrant sur l’extérieur n’était qu’à une cinquantaine de mètres. De nouveau s’éleva le sinistre hululement. On y pressentait une exhortation.
Ils se mirent à courir en haletant, en trébuchant. Et ils parvinrent à la brèche : devant leurs yeux se découvrit soudain l’or terni du ciel de Tschaï. De noires nuées tumultueuses y flottaient. Reith se retourna une dernière fois. Mais, ébloui par la lumière et les yeux brouillés de larmes, il ne distingua que des ombres et d’obscures silhouettes de rochers. Le monde souterrain n’était plus qu’un univers lointain et inconnu. Prenant Zap 210 par la main, il sortit à l’air libre. La jeune Pnumekin émergea à pas lents. Tous deux se trouvaient à mi-pente d’une colline dominant une large vallée. On distinguait au loin une surface horizontale et grise : la mer.
Après un dernier coup d’œil à la brèche, Reith se mit à descendre. Zap 210 imita son exemple, non sans avoir levé les yeux d’un air inquiet vers le soleil. Le Terrien fit halte. Il arracha son noir capuchon et le lança au loin, puis en fit autant avec celui de sa compagne, malgré les protestations stupéfaites de celle-ci.